Avant la machine électrique et le photocopieur

Autrefois, les traductions étaient physiquement horriblement pénibles. Il fallait taper en six exemplaires. Je me souviens de scénarios de trois cent cinquante pages que je devais trier sur le lit, en faisant six piles, quelquefois j’avais mal mis le carbone et je n’avais que cinq pages au lieu de six ! Et il fallait que je retape toute la page. À pleurer.

Les machines étaient dures (si elles étaient solides). Et le poignet droit devenait douloureux à force de faire tourner le rouleau. Et les doigts s’engourdissaient pour que la frappe soit nette. Maintenant, c’est le bonheur. La machine électrique a changé ma vie.

J’ai trois machines électriques de même marque, l’Olivetti Praxis 48. On ne les fabrique plus et je les rachète dès que j’en trouve une d’occasion. Pourquoi, me direz-vous ? Parce qu’elles sont gris clair avec des touches vertes, autrement dit gaies. Je trouve honteux que les fabricants pensent seulement à la ligne et à la « sobriété ». Ce serait plus distingué, d’après eux.

Et alors, tout est noir et gris foncé pour que le bureau ait un air « efficient ». On oublie complètement, comme d’habitude, les secrétaires qui seraient heureuses d’avoir une machine à la « Fragonard », décorée de petites roses et de guirlandes.

Maintenant, on me casse les pieds avec les ordinateurs. Tous mes amis ont leur joujou. JAMAIS ! J’ai horreur de ces lettres toujours impeccables, jamais fêlées, jamais tordues, le point toujours sur le i, l’accent circonflexe jamais de travers comme une casquette, la frappe du même beau noir ou beau gris ou beau rouge ; adieu l’anxiété du ruban qui pâlit, adieu le dégoût de l’encre sur les doigts quand on change le ruban, et adieu l’épingle (ou la vieille brosse à dents) avec laquelle on décrasse les lettres, adieu l’infarctus quand une lettre de plomb « saute » de sa tige et laisse un trou noir qu’on doit combler à la plume à la fin de la page, en attendant le réparateur.

Non ! Mon avenir, si j’abandonne un jour mes trois vieilles Praxis 48, c’est la chaise-longue dans mon jardin, sous mes rosiers, avec une cassette qui enregistre ma traduction. Que je passerais à trois autres personnes, pour le fignolage… Bref, un rêve irréalisable. Et comme dit ma fille : « Mégalo ! »

Pour l’instant, j’en suis toujours à mes discussions avec le réparateur qui insiste : « Prenez un ordinateur, c’est plus rapide, plus propre, vous pouvez relire et corriger la page que vous venez de taper… » Je réplique :

1) Qu’il faudrait pour corriger que j’aie la correctrice derrière moi !

2) Que je me moque de la propreté électronique (voir plus haut).

3) Que mon cerveau va péniblement à la vitesse d’une machine électrique et que mes temps de réflexion ont tendance à s’allonger plutôt qu’à se raccourcir.

4) Et enfin que leurs machines sont encore plus sinistres que les machines électriques. À bon entendeur…

« Battere a macchina », c’est « taper à la machine ». Mais « battere » tout seul, c’est « tapiner ».

De quoi rêver…

 
 

Page précédente :
Les photocopies
Page suivante :
Certaines difficultés